ACCUEIL Activités associatives Toute notre actualité Brèves Liens

 

Contact :

Association culturelle N'Imazighen

Bruxelles

Rédaction

 

 

La fiancée du soleil

Auteur : Shamy Chemini
Nombre de pages : 193
Editeur : L'Harmattan
ISBN : 2-7475-9243-X 2005

" Je m'appelle Lundja, née en 1964 à Montreuil-sous-bois. Onze ans plus tard, ma famille décide de retourner vivre dans son village natal de Kabylie.
L'insouciance, l'hospitalité des villageois me laissent espérer un avenir radieux. L'enchantement des premières années décline au rythme de la mutation de mon corps d'adolescente en celui de jeune femme. De jour en jour, ma liberté de mouvement se réduit, à l'âge de seize ans, je finis prisonnière dans la demeure familiale. Projetée sans ménagement dans le monde clos des femmes, je découvre les luttes intestines, la détresse de milliers de jeunes filles condamnées au célibat et à une soumission servile.

La révolte, face à l'injustice de ma condition, me pousse à battre en brèche les coutumes imposées par les hommes.
En relatant mon histoire, je revisite d'abord ma mémoire, les moments de bonheur de mon enfance, bercée par la voix chaude de mon grand-père lorsque assise sagement sur ses genoux, j'écoutais attentivement pour la énième fois ses contes magiques de Kabylie... "

Entretien avec Shamy Chemini


Monde-berbere.net : après les Abranis qui, depuis 1967, par leurs textes, ont mené un combat identitaire, vous dirigez-vous définitivement vers l'écriture ou/et le cinéma ?

Shamy Chemini : initialement, je voulais écrire et continuer les Abranis. J'ai été pris au piège, j'ai trouvé que la littérature est beaucoup plus prenante que la musique. Mais, avec ce que nous avons vécu pendant plus de 30 ans, Karim et moi, mon souhait serait que nous fassions au moins un dernier album ensemble et un dernier grand spectacle.

Que pensez-vous de la production cinématographique kabyle qui se fait malgré la répression ? Est-elle suffisante ? De bonne qualité ?

Je me suis promis de ne pas critiquer le cinéma amazigh avant qu'il n'atteigne une centaine de films. Ce qui m'intéresse, c'est qu'ils existent et je constate qu'il n'y en a pas assez. Nous n'en sommes pas à prétendre être à Cannes ou à Hollywood, il faut tout simplement qu'ils naissent et se montrent, dans un premier temps. A vos caméras tous !

Si vous étiez un haut responsable en Kabylie, en Algérie, quelle est la première mesure que vous prendriez pour améliorer le sort des femmes ?

Etant antimilitariste, je ferais un service civil (à la place du service militaire) pour tous les hommes de 18 à 70 ans. Je leur apprendrais à considérer leur mère, leur femme, leur fille et leur grand-mère. Ce service civil serait rigoureux, destiné à l'apprentissage du respect de "l'autre", sans considération de sexe. En quelque sorte, apprendre à se battre contre la bêtise, parvenir à la formation d'un citoyen afin de construire une société nouvelle.

Le code de la famille empoisonne la vie des femmes algériennes. Pensez-vous qu'il ait encore de nombreux jours devant lui ?

L'Algérie est pleine de paradoxes. Des femmes algériennes ont piloté des avions de chasse avant les Françaises ! Mais depuis les années 80, ce pays a reculé d'un siècle dans tous les domaines. Je ne fais pas confiance aux politiques parce qu'ils sont semblables à la queue du coq dirigée dans le sens où le vent souffle le plus fort.
Ce code instauré en 1984 est une façon de faire plaisir aux conservateurs de tous bords. Il y a une espèce de complicité entre tous les hommes, quelque part, ça les arrange tous. On l'impute au pouvoir mais ce n'est pas pour autant qu'il ne convienne pas à toute la société masculine. Les hommes musulmans et du monde arabe ont un problème avec la femme.
Il est inhumain de ne pas respecter la personne qui vous a donné la vie, ne pas considérer sa mère, sa sœur, sa femme. J'ai l'impression qu'une partie de ce monde patriarcal et misogyne marche sur la tête.

Avez-vous subi dans votre vie une expérience qui vous permette de mieux comprendre ce qu'une femme peut ressentir lorsqu'elle est " enfermée " au domicile conjugal ?

Je n'ai jamais voulu médiatiser mes déboires personnels avec le pouvoir algérien mais j'ai été emprisonné en 1975 à Sidi-Aïche. Les gens qui mettent en avant leurs problèmes physiques et matériels avec le pouvoir, réduisent les difficultés de tout un peuple à des considérations particulières. C'est injuste. Tous les Algériens ont souffert d'un pouvoir ignorant et répressif, en faire une question individuelle les affaiblis encore un peu plus.
J'ai fait un documentaire pendant une période sensible, j'ai pris des risques, mais je n'en fais pas tout un plat, je dis que j'ai fait mon devoir parce que des gens sont morts.
Quand on est connu et que l'on s'oppose, c'est normal d'avoir des déboires avec le pouvoir, chacun doit assumer ses propos et prendre ses responsabilités. Mais les gens qui n'ont rien fait, ce n'est pas normal qu'ils en aient ! En Algérie, tout le monde est menacé. C'est pour cela que je trouve malsain, en tant que personnalité connue, de dire : j'ai été emprisonné … On ne devrait pas mettre cela en avant, parce que le succès, l'émotion que le public nous donne, ça vaut toutes les prisons. J'ai l'impression que parfois on s'en sert : voilà, j'ai bien milité, j'ai fait de la prison, applaudissez-moi, merde !
Pour revenir à votre question, j'ai connu l'enfermement… même s'il ne fut pas si long que celui de Lundja !

Lundja d'hier et Lundja d'aujourd'hui. Face aux lois d'un pouvoir conservateur et rétrograde, avez-vous connaissance que la Lundja d'aujourd'hui a, de plus en plus, des revendications pour que son statut atteigne au moins celui de l'homme ?

Oui, beaucoup de revendications mais j'ai remarqué que les jeunes n'ont pas tous ces problèmes entre eux. Les Algériens de 20 ans ne sont pas machos, ils ont envie de vivre, ils n'ont pas de problèmes avec les femmes. Ils ont mangé la même vache enragée, ils ont eu les mêmes complications, oppositions, avec leurs parents et la société. Je suis plutôt optimiste…
Seulement, pour que ces jeunes arrivent au pouvoir, ça demandera du temps. C'est une question de génération. Nous sommes confrontés à plusieurs problèmes : la décolonisation, la mémoire, la religion, le sous-développement, l'inquisition, l'immigration, le désarroi, l'oppression. Nous avons vécu en quelques décennies ce que certains peuples ont traversé en plusieurs siècles ! Par exemple, avant que l'Europe ne se débarrasse ou du moins, mette de côté la Chrétienté (l'Inquisition, la Saint-Barthélemy), cela a mis des siècles alors que nous, tout nous tombe dessus en même temps !
Ceux qui sont au pouvoir misent sur l'ignorance, ceux de là-bas comme ceux d'ici. Ils sont complices de toute manière. Mais la jeunesse d'ici et de là-bas, on ne peut pas la duper.
En France, on voit bien qu'il n'y a pas de racisme (sauf un petit pourcentage) entre jeunes Français et étrangers, qu'ils soient Noirs ou pas. Ce sont les anciens qui leur font croire cela. En Algérie, c'est pareil. Je vous donne un exemple bien précis : ma mère a peur des Sénégalais parce que la France a envoyé des Sénégalais lors de la guerre d'indépendance. Ces Sénégalais avaient reçu des ordres : ils ont volé, violé, tué. Toutes les personnes de la génération de ma mère, quand on leur parle de Sénégalais, ils pensent torture et haine. Si on va à Tizi-Ouzou aujourd'hui, les Sénégalais sont là et il n'y a pas de problèmes. Les jeunes font des tas de choses ensemble et les Sénégalais apprennent même des mots en kabyle ! Cette cohabitation était impensable il y a une vingtaine d'années…
Je pense que les jeunes sont moins obtus que les anciens. Peut-être sont-ils un peu trop fainéants, se shootent-ils un peu trop (nous - les anciens - on se shoote avec des mensonges). Je trouve les jeunes plus positifs que l'ancienne génération. Ils disent : "Ecoute, ne me raconte pas de conneries, ma femme est Française ou Belge, on vit ensemble et tout se passe bien." Ou encore "C'est quoi ce que tu me racontes sur mon copain Mohamed ? Je le connais Mohamed, il est bien ! Nous avons étudié ensemble."
Ce n'est pas comme avant lorsque l'on dénigrait et qu'ils écoutaient. Aux jeunes en France, on ne peut pas leur faire avaler n'importe quoi sur les Arabes ou sur les Berbères …

Les peuples opprimés sont sous les feux de l'information de temps en temps … et puis … délaissés. Quelle est la solution pour qu'ils ne tombent pas régulièrement, dans l'oubli ? Que faire pour mobiliser la classe politique européenne ?

Jugurtha a dit : "Rome est à vendre" (1). Les démocrates sont à vendre. A travers le phénomène de la décolonisation, il n'y a plus de motivations de la classe politique, les hommes politiques n'aiment plus leur propre pays, leur peuple. Ils n'ont pas un idéal pour le sortir du chômage etc… La seule chose qui les intéresse, ce sont leurs biens personnels, les élections, leur entourage, leur résidence secondaire. On ne peut pas mobiliser la classe politique européenne parce qu'elle est vendue aux dictateurs des pays du tiers-monde : Omar Bongo, Mohamed VI, Bouteflika, Kadhafi, il n'y a que des dictateurs … Ils mangent ensemble, font la fête ensemble, passent des vacances au Maroc, en Egypte, ils sont amis … Les Présidents élus démocratiquement sont comme " cul et chemise " avec les dictateurs qui sucent le sang de leur peuple …
La seule solution est que le tissu associatif se développe pour que les gens créent du lien social, se rencontrent et échangent davantage. Il faut que les pays du tiers-monde se soulèvent et se débarrassent de leurs dictateurs ensuite qu'ils désignent quelqu'un de leur choix et si ça ne va pas, après quatre ou cinq ans, il dégage. La solution ne peut pas venir de l'Europe.

Entre le système européen qui veut qu'on ne s'occupe pas des affaires du voisin (qui est souvent de l'indifférence) ainsi que sa légendaire "tolérance" (qui est, elle, souvent de façade) et le système actuel dans les petites villes et villages kabyles qui consiste à juger négativement les déplacements et activités " hors norme " des femmes, y a-t-il, à votre avis, une possibilité d'atteindre un juste milieu en Kabylie ?

En Kabylie, honnêtement, nous sommes dans une situation dont personne ne connaît l'issue. Il y a plusieurs obstacles : les Arabo-Baathistes (l'Orient) ne sont pas décidés du tout à enlever la main mise qu'ils ont sur l'Afrique du Nord. C'est comme un animal, tant que vous lui marchez sur la queue, il n'arrête pas de crier.
Les Kabyles ne sont pas clairs avec eux-mêmes, par rapport à ce qu'ils veulent. Ces contradictions viennent de l'Histoire, de la mémoire et du mensonge. Quand les gens sauront ce qu'ils veulent être réellement, les paradoxes vont s'évaporer. Et là, on pourra espérer construire cette Méditerranée des deux bords servant de trait d'union avec l'Afrique noire.
On ne peut rien faire tout seul ! Et pour le moment, l'Afrique du Nord, dans la pensée collective, c'est l'Orient. Et de là découlent trop de choses. Donc, mon souhait, c'est le rythme africain avec le rêve américain orchestrés par l'expérience occidentale ! Cela ferait faire une belle danse à ces Méditerranéens ! Ces Latins et ces Berbères vivront en paix et découvriront que plus de choses les unissent que le contraire…
Il y a un problème que personne ne soulève, c'est que l'Orient nous fait faire une sacrée danse depuis 2000 ans ! Le Judaïsme n'a pas été prosélyte, il n'a pas fait de mal. Depuis la Chrétienté et l'Islam, deux milliards d'individus n'arrêtent pas de s'étriper ! Chacun vous dit : "C'est par ici la direction, c'est moi qui détient la Vérité !" Depuis 2000 ans, l'Orient perturbe l'Europe et l'Afrique. N'oublions pas que les premiers à avoir fait des Noirs, des esclaves, ce sont les Arabes, les Musulmans, avant les Européens. Je ne peux pas reconnaître une religion qui a en son sein des esclaves. Si Dieu existe, il ne peut pas accepter une telle situation.

Comment éviter que, de plus en plus, la Kabylie se vide par l'exil de ses substances les plus importantes, c'est-à-dire la force du travail et les intellectuels et scientifiques de premier ordre ?

Pour que la Kabylie cesse de se vider de son sang, les Kabyles d'Europe doivent jouer un rôle important. Ils doivent s'unir, créer de l'industrie, s'entendre et informer sur ce qui se passe là-bas. L'un fait un livre, l'autre un film, l'autre des chansons. On doit leur dire "On est avec vous, courage, ce système n'est pas une fatalité, le bonheur n'est pas ailleurs." C'est entre nos mains et tant que cela ne se fera pas, la Kabylie se videra. Ils arriveront ici pour se faire exploiter par nous, les immigrés de France bien installés.
C'est le désespoir qui les fait partir. Ils se disent qu'on les a oubliés. Ils ont père et mère en retraite, quand ils vont mourir, ils n'auront plus rien ! Nous, les immigrés, y sommes pour quelque chose, indépendamment des problèmes politiques, identitaires, etc… Je trouve que nous ne faisons pas suffisamment pour les gens restés là-bas. A nous d'utiliser notre intelligence pour contourner le pouvoir parce qu'autrement, le sang appelle le sang. On se trouve alors dans un esprit vengeur. Hier, on bannissait le fils de Harki, demain, on bannira le fils du général, on ira jusqu'où comme ça ? C'est le père qui a fait, pas le fils. C'est une ritournelle sans fin : votre père m'a fait ça, je ferai ça à votre fils. Il faut arrêter cette escalade de haines inutiles. Nous devons mettre en avant notre bon sens, sans vengeance mais avec justice. Un délit reste un délit, un crime reste un crime, il doit y avoir jugement. Si la justice n'était pas défaillante, le peuple lui ferait confiance !

Que pensez-vous du refus du pouvoir d'officialiser Tamazight sous le prétexte que Bouteflika avance : " je suis Berbère mais l'islam m'a arabisé " ?

C'est de la politique. Bouteflika sait qu'il est Berbère. Comme Jacques Attali qui s'appelle Aït Ali en réalité. Demain on va trouver des policiers beurs en France qui seront plus racistes envers leurs "compatriotes" que d'autres. C'est un problème géopolitique. Le pouvoir en Algérie est aux mains des Arabo-Baathistes. Tout le monde le sait. Nos décideurs n'ont ni foi ni loi, encore moins d'identité. Seuls comptent le pouvoir et l'argent, pour le reste, la question ne les effleure pas !
Les Européens et les Orientaux ne veulent pas que cette identité "berbère" revienne. C'est un danger pour l'Orient et pour l'Europe. Si cette identité ressurgit demain, les Berbères vont exiger leurs droits. Ils voudront négocier d'égal à égal. Ils essaient donc de nous perturber pour préserver leurs intérêts : les Orientaux nous fourguent leurs livres, leur démagogie et La Mecque et l'Europe veut avoir accès à notre pétrole. Ils savent tous que le seul moyen d'installer une démocratie en Afrique du Nord, c'est de faire émerger l'identité berbère. Mais cela ne les intéresse pas !

Voulez-vous donner un conseil en tant que Kabyle résidant en Europe aux Kabyles de Kabylie ?

On ne peut rien faire sans s'aimer. Je trouve qu'on ne s'aime pas suffisamment entre nous pour travailler ensemble et pouvoir faire des choses positives. On s'autocritique, on s'auto-flagelle sans construire, parce qu'on ne s'aime pas assez. On s'aimait dans le passé mais c'est fini à présent. Chacun pense que l'autre est un traître. Pour faire quelque chose de positif, aimez-vous !

Interview : Laurence D. et Rachid B.

(1) NDLR : " Brutal et cynique, Jugurtha massacre les deux fils de Micipsa et réunit la Numidie sous son autorité. Il s'en prend aussi aux marchands romains. Sommé de se justifier, il tente pendant un temps d'éteindre la colère de Rome en stipendiant sénateurs et consuls. "Ville à vendre," s'écrie-t-il en quittant Rome, "il ne te manque qu'un acheteur". Une première armée envoyée à la poursuite de Jugurtha est battue et contrainte de passer sous le joug. " - http://www.herodote.net

Agenda