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Association culturelle N'Imazighen

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Rédaction

 

 

A propos de l'exécution du dictateur Saddam Hussein

Qui a filmé le pendu ?

Un petit pakistanais s'est pendu en présence de sa soeur. Le temps que la mère, qui était dans une autre pièce, entende les cris de détresse de sa fille, le garçon avait rendu l'âme. Trop jeune pour se tuer de façon générale et par pendaison en particulier ? Oui, certes, mais pas pour jouer à Saddam Hussein balançant au bout d'une corde. Les images « volées » de l'exécution du dictateur irakien ont suscité toutes sortes de réactions, dont ce malheureux mimétisme.

Dans l'ensemble, elles ont surtout provoqué commisération, indignation, colère et même hypocrisie. La palme de l'hypocrisie revient, à l'unanimité du jury, à George Bush qui, au regard du malaise crée par ces images pas jolies-jolies, a concédé que l'exécution aurait dû avoir lieu « d'une manière plus digne ». C'est quoi, cette manière plus digne ? Le président américain ne le dit pas mais on peut subodorer que la dignité, en l'occurrence, aurait été de ne rien montrer de la barbarie de la chose. Sur le fond, Bush ne voit pas où est le problème. En dehors de la tuile que constitue la présence de ce téléphone portable qui a montré au monde entier des témoins de l'exécution insulter Saddam Hussein en scandant le nom de l'imam Moqtada Sadr, George Bush juge par ailleurs que « justice a été rendue, ce qui n'est pas le cas des victimes de l'ancien président ».

En fait, ces images « volées » dans une caserne des renseignements militaires irakiens située dans le quartier chiite d'Al-Khademiya à Bagdad, c'est du cinéma. La pendaison de Saddam Hussein un jour d'aïd et le fait que les images en parviennent à l'opinion publique sont des faits qui se conjuguent pour délivrer un seul et unique message.

La volonté d'attiser le conflit entre sunnites et chiites pour fomenter une guerre civile qui permette à George Bush de se retirer du bourbier où s'englue de plus en plus sa position aux yeux de ses propres électeurs est grosse comme la corde dans la maison du pendu. L'exécution de Saddam Hussein renforce le camp des partisans, aux Etats-Unis mêmes, du retrait appuyé sur le désespoir de ne pouvoir rien contrôler.

Cette volonté participe d'une logique d'aggravation des relations interconfessionnelles et de nettoyage ethnique. Les Chiites, à qui reviendrait le pouvoir dans le cas d'un retrait américain, marquent ainsi leur positionnement en exécutant de manière aussi spectaculaire le symbole du pouvoir sunnite. La conséquence immédiate est une polarisation interconfessionnelle en Irak même et l'extension de cette polarisation au sein du monde arabe.

Les Kurdes sont frustrés du grand procès dans lequel Saddam Hussein aurait eu à rendre compte du génocide au Kurdistan. Car il n'a été reconnu coupable et condamné à la peine capitale que pour un seul crime : l'exécution et la disparition en 1982 de 148 civils chiites du village de Doujaïl, à 60 km au nord de Bagdad. Mais d'autres chefs d'inculpation étaient retenus contre lui et ses coaccusés : l'utilisation d'armes chimiques pendant la campagne Anfal qui avait causé la mort de 182.000 Kurdes en 1987-1988.

L'exécution, délibérément prématurée de Saddam Hussein, est un signal donné par les Chiites aux Kurdes, sur la place qui est la leur : privés de leur « Nuremberg », ils ne comptent pas. Ce mépris du génocide kurde accélérera la fission de l'Irak. Il continuera au surplus a donner, comme l'a relevé sur Europe 1, le directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, François Heisbourg, bonne conscience aux Américains et aux Européens. Quelles auraient été leurs réactions si un procès sur les exactions de Saddam Hussein au Kurdistan avait fait savoir au monde extérieur qu'ils « n'avaient pas trouvé grand-chose à redire alors que les faits avaient été connus dès le lendemain » ?

Tout a été fait, depuis le début, pour exacerber les rivalités confessionnelles et communautaires plutôt que pour tenir le procès équitable d'un dictateur. Hosham Dawod, anthropologue irakien, chercheur au CNRS français, rappelait que pour juger Saddam Hussein, on a confié la mission à un juge kurde et un procureur chiite (« de famille sainte, de surcroît »). Et pour parachever la transplantation de la configuration de l'Irak en guerre dans le prétoire, les avocats du prévenu étaient sunnites, le principal appartenant à la tribu des Al-Doulaïmi, fer de lance de la rébellion.

Mais revenons aux images « volées » litigieuses. Il est patent que le « vol » lui-même fait partie du scénario. La machination prévoyait, de toute évidence, que les images humiliantes soient diffusées mais en faisant passer ce calcul froid pour un délit. Une fois celui-ci commis, on peut alors se dédouaner en demandant, comme le font en chour et en excellents comédiens George Bush et le Premier ministre irakien Nouri al Maliki, qui sont convenus, lors d'une vidéoconférence, d'une enquête sur la vidéo pirate. Le gouvernement irakien a aussitôt diligenté une enquête pour élucider ce mystère : « comment quelqu'un a pu filmer la pendaison et remettre les images à des télévisions et à des sites internet.

Les enquêteurs sont tellement véloces que, très vite, le ministre de l'Intérieur irakien, Djaouad al Bolani, est à même de confier que « ceux qui ont violé les règles » ont été identifiés. Des présumés lampistes sont jetés en pâture par Sami al Askari, conseiller du Premier ministre Nouri al Maliki, qui déclare tout à trac à Reuters que « deux gardes du ministère de la Justice ont été arrêtés. D'autres gardes les ont identifiés comme étant ceux qui ont filmé la pendaison ». Le hic avec cette version maison, c'est que des témoins de premier plan la contestent. Ainsi, un procureur qui a assisté à l'exécution avait indiqué à Reuters avoir vu deux hauts responsables irakiens, et non des gardes, filmer la pendaison de l'ancien président.

Dans le chaos irakien entretenu par les manoeuvres américaines, trop de leurres donnent à voir ce qui ne fait pas sens et dissimulent ce qui veut réellement dire quelque chose. Pour éviter donc de sombrer dans la haine sanglante et l'irrationalité qui ont présidé au règne despotique de Saddam et aux stratagèmes de domination qui tiennent lieu aux Etats-Unis de politique internationale, il faut rester fidèles aux règles du droit et de l'humanisme, fondements de toute justice équitable.

Il faut se garder des lectures rapides et passionnelles qui caressent dans le sens du poil l'un de ces deux populismes inverses : les applaudissements revanchards à l'exécution d'un dictateur aux mains plus que tachées de sang ou l'exaltation d'un héros mort dignement pour la défense des valeurs arabo-islamiques opposées courageusement à l'emprise américaine. Du vent opposé à du vent !

Arezki Metref

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