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Le rite d’Anzar raconté par Henri Genevois

Anzar. Il était jadis un personnage du nom d’Anzar. C’était le Maître de la pluie. ll désirait épouser une jeune fille d'une merveilleuse beauté : la lune brille dans le ciel, ainsi elle brillait elle-même sur la terre.

La légende :

Il était jadis un personnage du nom d’Anzar. C’était le Maître de la pluie. ll désirait épouser une jeune fille d'une merveilleuse beauté : la lune brille dans le ciel, ainsi elle brillait elle-même sur la terre. Son visage était resplendissant, son vêtement était de soie chatoyante. Elle avait l'habitude de se baigner dans une rivière aux reflets d’argent. Quand le Maître de la pluie descendait sur terre et s'approchait d’elle, elle prenait peur, et lui se retirait.
Un jour, il finit par lui dire :
Tel l’éclair, j’ai fendu l’immensité du ciel Ô toi, étoile plus brillante que les autres
Donne-moi donc le trésor qui est tien
Sinon, je te priverai de cette eau.

La jeune fille lui répondit:
je t’en supplie, Maître des eaux.
Au front couronné de corail.
(Je le sais) nous sommes faits l’un pour l'autre, mais je redoute le qu’en-dira-t-on

A ces mots, le Maître de l'eau tourna brusquement la bague qu'il portait au doigt : la rivière soudain tarit et il disparut. La jeune fille poussa un cri et, fondit en larmes. Alors, elle se dépouilla de sa robe de soie et resta toute nue. Et elle criait vers le ciel :

Ô Anzar, ô Anzar !
Ô, toi floraison des prairies
Laisse à nouveau couIer la rivière
Et viens prendre ta revanche.

A l’instant même, elle vit le maître de l’eau sous l’aspect d’un éclair immense. Il serra contre lui la jeune fille : La rivière se remit à couler et toute la terre se couvrit de verdure.
Voilà l’origine de cette coutume : en cas de sécheresse, on célèbre sans tarder Anzar : et la jeune fille choisie pour la circonstance doit s’offrir nue.

Explication du rite :


A l’époque où se durcit la terre, et que se présente ce que l’on nomme “sécheresse”, les vieilles se réunissent pour fixer le jour où elles célébreront Anzar. Au jour dit, toutes les femmes, jeunes et vieilles, sortent accompagnées des jeunes garçons, et elles chantent :
Anzar ! Anzar!
Ô, roi fait cesser la sécheresse,
Et que le blé mûrisse sur la montagne
Comme aussi dans la plaine.
Autrefois, on escortait professionnellement une jeune fille pubère et, de plus, gracieuse. On lui mettait le henné et on la parait des plus beaux bijoux : Bref, on en faisait une “fiancée”.
La matrone du village, femme aimée de tous et de conduite irréprochable, devait procéder elle-même à la toilette de la “fiancée d’Anzar”. Ce faisant, elle ne devait pas pleurer, sinon, on aurait pu penser qu’elle ne donnait pas de bon cœur à Anzar sa fiancée. Elle remet à la jeune fille une cuiller à pot (aghenja), sans aucun ornement, qu’elle tiendra à la main. Puis, la matrone charge la “fiancée d’Anzar” sur son dos. Celle-ci, la louche en main, ne cesse de redire :
Ô Anzar, la louche est sèche
Toute verdure a disparu
Le vieillard est voûté par les ans
La tombe l’appelle à elle
Mon ventre est stérile
Et ne connaît pas de progéniture
Ta fiancée t’implore
Ô Anzar, car elle te désire.
Un immense cortège les accompagne composé des gens accourus du village qui les suivent par derrière. A chaque seuil devant lequel passe le cortège, de nouveaux membres se joignent à lui et chantent eux aussi :
Anzar ! Anzar
Ô roi, fais cesser la sécheresse
Et que le blé mûrisse sur la montagne
Comme aussi dans la plaine
Sur le trajet de la procession, on offre semoule, viande fraîche ou séchée, graisse, oignons, sel… Et les familles ainsi visitées jettent de l’eau sur les têtes, s’efforcent surtout d’atteindre la fiancée que le cortège emmène avec lui. Une fois arrivées à la mosquée ou à l’un des sanctuaires du village, les femmes déposent la fiancée. Puis, elles se mettent à faire cuire ce qu’elles ont recueilli de porte en porte : huile, oignons… Et tous les accompagnateurs prennent part à ce repas. Celui-ci terminé, on lave sur place les ustensiles et on jette l’eau dans la rigole.
Après quoi, la matrone enlève ses habits à la fiancée, et la laisse nue comme au jour de sa naissance. La jeune fille s’enveloppe d’un filet à fourrage et ceci signifie qu’il n’y a plus ni verdure ni rien de ce que produit la terre, bref, que les gens en sont réduits à manger de l’herbe. Puis, elle fait sept fois le tour du sanctuaire, tenant la louche en main de façon à avoir la tête de la louche en avant comme si elle demandait de l’eau. Tout en tournant, elle répète :
Ô vous, maître des eaux
Donnez-nous de l’eau…
J’offre ma vie à qui veut la prendre.
C’est pour cette raison qu’on la nomme la “fiancée d’Anzar”. Quand la jeune fille ainsi offerte a terminé sa giration autour de la mosquée ou du sanctuaire, elle dit :
Je regarde la terre
La face en est dure et sèche
Pas une goutte d’eau dans le ruisseau
L’arbrisseau du verger s’étoile
Anzar, viens à notre secours
Tu ne peux nous abandonner, Ô noble.
J’entends le gémissement de la terre
Pareil à celui du prisonnier plein d’ennui.
Pas une goutte ne suinte des outres
Le limon est rempli de crevasses
Je me plie à ta volonté, Anzar
Car devant toi, je ne suis rien.
L’étang se vide et s’évapore
Il devient le tombeau des poissons
Le berger reste tout triste
Maintenant que l’herbe est flétrie.
Le filet à fourrage est vide, il a faim;
Il m’étreint comme ferait une hydre.
Après quoi les femmes réunies dans le sanctuaire entonnent le chant que voici :
Ô Anzar au cœur généreux
Le fleuve n’est plus que sable desséché
La clef, c’est toi qui la possède
De grâce, libère la source
La terre agonise
Injecte son sang jusqu’en ses racines
Ô roi, Ô Anzar
Notre mère la terre est sans force
Elle patiente, elle compte sur toi
Comme elle a accepté de toi le manque de nourriture
Remplis la rivière de ta sueur
Et la vie triomphera de la mort
Ô Anzar, ô puissant
Toi qui donne la vie aux hommes
Délivre-les de leurs liens
Toi, le remède des blessures
La terre attend, livrée comme une jument
Tout à la joie de ta venue
Ô Anzar, fils de géant
Toi qui vit parmi les étoiles
Notre gratitude te sera acquise évidemment
Si tu nous donnes de l’eau
Ô Anzar, ô Roi
Toi dont le charme est sans égal
Tu as épousé une jeune fille
Perle précieuse
A la chevelure souple et lisse
La voici, donne-lui des ailes
Et foncez vers le ciel : allez
A cause d’elle, parée de fine étoffe
Tu peux dire aux assoiffés : buvez !
Cependant, quelques jeunes filles en âge d’être mariées, s’assemblent auprès de la fiancée toujours nue pour le jeu dit “Zerzari” qui se pratique avec une balle de liège. Elles se groupent dans un endroit plat, non loin de la mosquée ou du sanctuaire. Munies chacune d’un bâton, elles se disputent la balle jusqu’à ce que cette balle tombe dans le trou préparé pour la recevoir. Pendant ce temps, la fiancée répète :
La terre et moi, nous sommes co-épouses
Nous avons épousé un homme sans l’avoir vu
Nous ne sommes ni infirmes ni stériles
Mais la clef est bloquée dans la serrure
Nos seins ne donnent pas de lait
Comment du reste le pourraient-ils ?
Lorsque la balle a pénétré dans le trou, elle dit:
Je tends la main devant moi
Je ne trouve que le vide
Ma main cherche derrière moi
Et ne trouve que moi-même…

Rien ne me retient que moi-même…
Ô Anzar, ô roi très bon
Ma vie m’est précieuse…
Mais, si la veut qu’il la prenne !

Les jeunes filles qui ont pris part au jeu avec elle répondent :

Nous avons atteint notre but
La balle est à sa place
Le roi est descendu sur la terre
La fiancée s’est soumise et l’a accepté
Ô roi, donne-nous de la pluie
Tu le vois, notre terre est assoiffée
Alors, elle nous donnera bonne récolte
Comme vous-même avez donné progéniture.

La balle est entrée dans le trou creusé pour elle avant le jeu. Toutes les femmes regagnent le village avant le coucher du soleil. On peut être assuré que peu de jours après la célébration d’Anzar, la pluie se met à tomber.
A l’époque où les familles des Ath Qaci et des Ath Djennad se battaient contre les turcs, les marabouts mirent fin à l’ancienne procession (telles qu’elle vient d’être décrite). Ainsi nous l’ont racontée nos aïeules. Malgré cela, certains villages continuèrent la procession “ancienne manière”, d’autre la cessèrent immédiatement par peur de la malédiction des marabouts.
Dans ce dernier cas, ils se contentent de transporter professionnellement la seule cuiller à pot, magnifiquement ornée au préalable comme une fiancée. Le rituel est à peu près le même, hormis, bien sûr, la dénudation qui n’est pas nécessaire. Le repas terminé, ce sont les jeunes filles qui se livrent au jeu de “Zerzari”. La célébration terminée, la louche sera reprise par son propriétaire qui la mettra de côté pour une prochaine célébration”.

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